l'icône, la voix

Affiche Agora 2008Timbre et lumière, fusion de l'harmonie et des formes, métaphores visuelles pour ce qui s'enfonce dans le son, le festival Agora articule l'écoute, la vision et le surgissement de la voix en icône sonore. S'ouvrant sur L'Icône paradoxale de Gérard Grisey qui « scrute » littéralement la Madonna del Parto de Piero della Francesca, Agora 2008 réunit en deux semaines les avancées les plus puissantes de l'Ircam touchant l'expressivité de la musique et de la parole. Du fado inédit de Stefano Gervasoni jusqu'aux « machinations » visuelles et théâtrales de Georges Aperghis, de « l'orchestre parlant » de Jonathan Harvey jusqu'à la première création de Beat Furrer projetant voix et électronique dans l'espace, Agora porte la question de la voix sur tous les fronts. Qu'elle soit une présence réelle, liée aux affects d'une langue (Com que Voz de Gervasoni), un jeu de phonèmes démultipliant les malentendus expressifs (Aperghis) ou l'asymptote du domaine instrumental qui l'approche et la simule (Speakings de Harvey), la voix hante littéralement Agora. Un festival au seuil du verbe, que réalise, avec le concours des Spectacles vivants du Centre Pompidou, l'ensemble des forces de l'Ircam ; un festival qui, aujourd'hui, accompagne ses productions les plus importantes sur d'autres scènes françaises et internationales.

« Nous sommes des musiciens et notre modèle est le son, pas la littérature ; le son, pas les mathématiques ; le son, pas le théâtre, ni les arts plastiques, ni la théorie quantique, ni la géologie, ni l'astrologie, ni l'acupuncture. » Par cette déclaration fondatrice et iconoclaste, Gérard Grisey proclamait l'autonomie de l'œuvre musicale et son pouvoir absolu de ne rien « signifier ». Agora interroge l'héritage du compositeur français, disparu il y a dix ans et figure décisive pour des musiciens venus d'horizons lointains, comme Georg Friedrich Haas, ou pour une génération d'artistes plus jeunes. L'esthétique de la saturation et du bruitisme, très présente dans le nouveau Cursus de l'Ircam, s'inscrit dans les traces de l'auteur des Quatre Chants pour franchir le seuil. Grisey tenait le spectralisme pour une véritable renaissance bouleversant les paradigmes de la composition. Mais un rien jamais évacué, semblable aux « regards perdus » (Yves Bonnefoy) dans les constructions chiffrées de Piero della Francesca, est venu démentir la pureté de l'intention esthétique initiale : la presque absente de la musique spectrale, son point aveugle - la voix ou figure - réapparaît dans la dramaturgie du dernier Grisey. Musique du processus continu plutôt que du développement discursif, d'un temps orienté et irréversible plutôt que chronométrique, pensée de la durée pure où s'abolit l'objet, cette œuvre aura pourtant créé de nombreuses analogies visuelles pour ce qui s'inscrit dans le temps. L'icône musicale est en ce sens véritablement « paradoxale ».
Une image sans spectacle.

Frank Madlener, Directeur de l'Ircam

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Par jour / Juin 2008
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